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Le vieux vagabond

Pierre-Jean de Béranger

Dans ce fossé cessons de vivre,
Je finis vieux, infirme et las.
Les passants vont dire: "il est ivre!"
Tant mieux: Ils ne me plaindront pas.

J'en vois qui détournent la tête;
D'autres me jettent quelques sous.
Courez vite; allez à la fête,
Vieux vagabond, je puis mourir sans vous.

Oui, je meurs ici de vieillesse,
Parce qu'on ne meurt pas de faim.
J'espérais voir de ma détresse
L'hôpital adoucir la fin.

Mais tout est plein dans chaque hospice,
Tant le peuple est infortuné.
La rue, hélas! fut ma nourrice:
Vieux vagabond, mourons où je suis né.

Aux artisans, dans mon jeune age,
J'ai dit: "Qu'on m'enseigne un metier."
"Va, nous n'avons pas trop d'ouvrage,"
Répondaient-ils, "va mendier."

Riches, qui me disiez: "Travaille,"
J'eus bien des os de vos repas;
J'ai bien donni sur votre paille.
Vieux vagabond, je ne votis maudis pas.

J'aurais pu voler, moi, pauvre homme;
Mais non: mieux vaut tendre la main.
Au plus, j'ai deérobé la pomme
Qui murit au bord du chemin.

Vingt fois pourtant on me verrouille
Dans les cachots, de par le roi.
De mon seul bien on me dépouille.
Vieux vagabond, le soleil est a moi.

La pauvre a-t-il une patrie?
Que me font vos vins et vos blés,
Votre gloire et votre industrie,
Et vos orateurs assemblés?

Dans vos murs ouverts à ses armes,
Lorsque l'étranger s'engraissait,
Comme un sot j'ai versé des larmes:
Vieux vagabond, sa main me nourrissait.

Comme un insecte, fait pour nuire,
Hommes, que ne m'écrasiez vous?
Ah! plutôt deviez m'instruire
A travailler au bien de tous.

Mis à l'abri du vent contraire
Le ver fût devenu fourmi;
Je vous aurais chéris en frère:
Vieux vagabond, je meurs votre ennemi.

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